Québec 2010   

La route du Grand Nord

 

Histoire d’une imposture

Cette photo est une imposture. Une tromperie du numérique. Pourtant c’était notre espoir, alimenté par des articles sur le net : oui, on peut rencontrer des ours blancs dans la Baie James ! Même en été. Un tel prétendait même mordicus en avoir observé un en train de pêcher des truites dans une rivière côtière …

 

L’ours blanc manquait à notre collection de photos et de films. Lors de nos précédents bivouacs en canoë à travers la Verendrye, nous devions protéger chaque soir nos provisions de la voracité du Baribal, l’ours noir. Dans l’ouest canadien, au cœur des Wells Gray, nous avions même failli partager notre repas avec un Grizzly surgi dans notre campement. En Alaska enfin, dans le Denali et à l’entrée des Aléoutiennes, la rencontre avec les gigantesques Kodiak nous inspirait une sainte terreur…

La route est longue de Montréal à Chisasibi, à la limite de la Taïga. Huit jours dans un chalet  au bord du lac Kipawa, réputé pour être parmi les plus poissonneux, devaient nous remettre dans le bain d’une nature prolifique. Lonely Planet en vantait les héronnières de ses îles perdues, « visitées par les plus célèbres ornithologues du monde ». Malgré nos sorties en canoë et en bateau à moteur, jamais le moindre poisson ne mordit à nos hameçons et jamais nous n’aperçûmes le moindre héron … Les autochtones finirent par avouer que « dans le temps, il y avait du poisson », mais que ce temps-là semblait bel et bien révolu. Ils avaient tout simplement oublié que les ressources ne sont pas inépuisables.

 

Première déception donc : la vie semblait avoir déserté les forêts et les lacs, ce n’était plus le Canada que nous avions connu entre 1984 et 1999, date de notre dernier séjour. Seule consolation : les canadiens ne sont pas des cueilleurs, aussi bleuets ( myrtilles) et champignons abondent-ils toujours. Il n’était pas rare de revenir d’une randonnée en forêt avec 2 kilos de girolles … En attendant, nous nous consolions en espérant que « plus au nord » les choses changeraient …

 

Plus au nord, c’est le pays minier, cuivre, zinc, fer, argent et or. On y trouve aussi d’anciens postes de traite des fourrures et des vestiges de la guerre que se livrèrent ici Anglais et Français avec leurs mercenaires Cree, Hurons et Iroquois.

 

Plus au nord encore, voici Matagami, la porte de la Baie James. La route 109 du grand nord commence ici, interminable à travers la Taïga jusqu’à Radisson et Chisasibi. Il a fallu emmener un jerrican supplémentaire au cas où … Au km zéro, un poste de garde où l’on doit se déclarer avant le départ et aussi signaler son retour. Un jeune ranger, patiemment note et barre les noms et les numéros minéralogiques sur un cahier d’écolier.

 

Heureusement, des panneaux d’information sur la contrée et la traversée de nombreuses rivières sauvages et rugissantes brisent la monotonie du voyage. Parfois aussi un tipi isolé dans une clairière abrite une famille algonquine ou cree, venue chasser ou trapper castors et autres animaux à fourrure.. Partout, sous les arbres, le sol est couvert d’une épaisse couche de lichens, la nourriture préférée du caribou. L’ennui, c’est que quand la foudre s’y abat, cela s’enflamme comme de l’étoupe. Résultat : des centaines de kms de forêt calcinées. Un seul abri possible, au km 381 : un relais routier où les camionneurs d’Hydro Québec qui montent à Radisson pour l’entretien des grandes centrales hydroélectriques, peuvent passer la nuit, prendre une douche ou se restaurer … Autrement, rien !

 

Au bout du voyage : Radisson, un complexe construit pour les employés d’Hydro Québec : énormes bâtiments sur pilotis, communicants tous les uns avec les autres par des passerelles, restaurants, salles de jeu et de cinéma, piscine. Les employés, ouvriers et cadres y viennent pour quinze jours de travail suivi de huit jours de congés. Une ligne aérienne gratuite les relie aux  principales villes du Québec.

 

Les ouvrages sur la rivière La Grande sont colossaux : pas moins de 8 centrales sont alimentées par l’eau de la rivière et de ses affluents. Un gigantesque barrage a créé une véritable mer intérieure de 500 km de long, engloutissant des milliers de km2 de forêt. La décomposition des arbres au fond du lac ont libéré des substances toxiques et appauvri l’eau en oxygène, tuant poissons et invertébrés. Les dindons de la farce furent évidemment les indiens Cree qui vivaient ici depuis des millénaires de la pêche, de la chasse et du commerce des fourrures. L’éternelle histoire du pot de fer contre le pot de terre : le Québec avait besoin de cette énergie gratuite que fournissaient les bassins versants du Grand Nord. Après des échauffourées et des manifestations, on signa « la paix des braves ». En échange de leur soumission, les Cree furent richement dotés : chaque famille reçut une petite maison moderne bien équipée, un skidoo et un bateau avec un moteur hors bord. Et aussi l’exclusivité de la chasse, de la pêche et de la trappe sur tout le territoire de la Baie James. On nous a vivement conseillé de laisser nos cannes à lancer au fond du coffre si l’on voulait revenir entier le soir à notre hôtel de Radisson.

 

Notre première visite fut pour Chisasibi, la « capitale » de la nation Cree, à 80 kms de Radisson. C’est une petite ville coquette, avec des maisons avenantes entourées d’un petit jardin. Au centre de l’agglomération, un centre commercial en forme de tipi avec un forum et un hyper marché bien achalandé : outils, armes, téléviseurs, fruits et légumes, viande congelée … Mais pas de bière ni d’alcool d’aucune sorte. C’est interdit par le Conseil des Anciens car les Amérindiens ont des problèmes avec « l’eau de feu ». En entrant avec votre allure de « blanc » et votre appareil photo en bandoulière, vous débouchez dans le forum : tous les anciens sont là en train de boire un coca et de discutailler. Soudain le silence se fait et toutes les têtes se tournent vers vous. Plus personne ne parle, et tous vous suivent des yeux. Un peu gênant… En ville, heureusement que les panneaux routiers ressemblent aux nôtres, car tout est écrit en Cree, dans un curieux alphabet syllabique.

 

A Radisson, nous prenons rendez-vous pour une visite de LG2, la plus grande centrale hydroélectrique souterraine du monde. On vous emmène en bus pullman à 172 mètres sous terre. Et on vous montre tout, jusqu’aux arbres d’acier de 2 m de diamètre qui accouplent les énormes alternateurs aux turbines. Les douze turbines totalisent la puissance phénoménale  5700 MW, chacune développant la puissance de 3 boeing 747 au décollage. Debout sous les alternateurs qui tournent à une vitesse folle dans un grondement d’enfer, vous sentez la terre qui tremble et vous êtes comme anéantis par une force terrifiante... Malheureusement, terrorisme oblige, il est interdit de photographier à l’intérieur du monstre.

 

Où sont les ours, les orignaux, les cerfs, les loups, les ratons laveurs et les castors qui nous étaient familiers, il y a encore 10 ans et plus ? Je crains qu’à force de tirer sur tout ce qui bouge, les autochtones aient dépeuplé les grandes forêts du nord et les fonds des lacs et des rivières. La vie dans le nord est triste et grise. La vie y est chère, les repas sont d’une uniformité navrante et la plupart des hôtels et motels crasseux et délabrés.

 

Pour finir, après avoir refait à l’envers le long chemin à travers la Taïga meurtrie, nous sommes revenus à nos premières amours : deux nuits et une journée de canoë dans la réserve faunique de la Vérendrye. Un peu de baume au cœur, malgré tout ...

 

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